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Le lendemain, je devins fou. Quand je réfléchis à ce qui s’est passé ce jour-là, je ne vois pas d’autre explication possible.
J’avais rendez-vous, comme tous les mois, avec Marcus Kent, qui m’examinait. J’allai à Londres par le train. Contrairement à son habitude, Joanna décida de ne pas m’accompagner. Je lui dis que nous reviendrions le soir même. Elle resta sur ses positions, prenant un air énigmatique pour me déclarer qu’elle avait énormément à faire et ajoutant qu’il fallait être ridicule pour aller mijoter dans la chaleur d’un wagon de chemin de fer quand il faisait si beau à la campagne. C’était exact, je le reconnais, mais ça ne ressemblait guère à Joanna.
Ma sœur m’ayant assuré qu’elle n’avait pas besoin de la voiture, je pris l’auto pour aller à la gare, qui, pour d’obscures raisons que doivent seuls connaître les dirigeants de la compagnie, se trouve à un bon kilomètre en dehors de la ville.
À mi-chemin, je rencontrai Megan qui flânait. Je m’arrêtai.
— Bonjour, Megan ! Que faites-vous ?
— Je me promène.
— À une allure qui ne vous fatiguera pas ! Je vous regardais de loin. Vous vous traîniez comme un vieux crabe dégoûté de la vie !
— C’est parce que je ne vais nulle part. Alors…
— Dans ce cas-là, montez ! Vous m’accompagnerez jusqu’à la gare !
Elle s’assit à côté de moi.
— Où allez-vous ? me demanda-t-elle.
— À Londres, voir mon médecin.
— Vous n’allez pas plus mal, non ?
— Non. Ça va même très bien et j’espère que Marcus Kent sera content de moi !
Elle approuva en souriant.
À la gare, je m’occupai d’abord de la voiture, que je garai, puis je pris mon billet. Il n’y avait que peu de monde sur le quai et personne que je connusse.
Megan m’emprunta une pièce de monnaie pour la glisser dans la fente d’un distributeur automatique. Elle s’était aperçue qu’elle avait envie d’une tablette de chocolat. Je la regardais avec une irritation croissante. Elle portait des souliers qui n’avaient plus de forme, des bas grossiers particulièrement laids, une jupe et une veste qui ne ressemblaient à rien. Tout cela aurait dû m’être indifférent. Et tout cela faisait plus que m’agacer !
— Megan, dis-je d’un ton bourru quand elle revint, pourquoi mettez-vous ces horreurs de bas ?
Elle les examina, très surprise.
— Qu’est-ce que vous leur reprochez ?
— Tout ! Ils sont odieux ! Et votre pull-over, vous croyez qu’il est joli ?
— Il est très bien ! Il y a des années que je l’ai !
— Je m’en doute ! Et pourquoi…
Le train entrait en gare. J’interrompis mon sermon et grimpai dans un compartiment vide. Installé, je baissai la vitre et me penchai au-dehors pour continuer la conversation. Megan était sur le quai, son visage levé vers moi. Elle me demanda pourquoi j’étais fâché.
— Je ne suis pas fâché, répondis-je au mépris de toute vérité, je suis furieux !… Furieux de vous voir mise avec tant de négligence, furieux de constater que ça vous est égal d’être bien ou mal habillée !
— De toute façon, répliqua-t-elle, je ne serais pas jolie ! Alors, qu’est-ce que ça peut faire ?
— Comment vous seriez, vous ne le savez pas ! Je voudrais vous voir bien arrangée, une fois, rien qu’une fois ! Je voudrais pouvoir vous emmener à Londres et vous équiper des pieds à la tête !
Le train s’ébranlait. Megan était toujours là, son petit visage pensif levé vers moi.
C’est alors que, comme je l’ai dit tout à l’heure, je devins fou.
Brusquement, j’ouvris la porte, j’empoignai Megan par le bras et je la hissai dans le compartiment. Elle atterrit un peu brutalement sur le plancher du wagon. Je la remis doucement sur ses pieds.
— Pourquoi avez-vous fait ça ? me demanda-t-elle, tout en s’essuyant les genoux.
— Mystère et discrétion ! répondis-je. Vous venez à Londres avec moi et, quand je me serai occupé de vous, vous passerez devant une glace sans vous reconnaître. Je vais vous montrer à quoi vous pouvez ressembler si vous en avez la volonté. J’en ai assez de vous voir comme vous êtes !
L’arrivée du contrôleur la dispensa de répliquer, mais elle paraissait ravie. Je pris pour elle un billet d’aller et retour, tandis qu’elle s’asseyait en face de moi, me regardant avec crainte et respect.
— Vous prenez vos décisions tout d’un coup ! me dit-elle après le départ du contrôleur.
— Toujours ! Dans la famille nous sommes comme ça !
Comment lui aurais-je expliqué ce qui m’avait pris ? Sur le quai, elle avait l’air d’un pauvre chien abandonné. Maintenant, elle me faisait songer à un brave chien qui n’est pas encore tout à fait sûr que c’est bien vrai qu’on l’emmène en promenade.
— J’imagine, dis-je, que vous connaissez Londres assez mal.
— Je le connais. Je l’ai traversé plusieurs fois quand j’étais en pension et j’y suis allée pour me faire soigner les dents et, une autre fois, pour la pantomime de Noël.
— C’est un autre Londres que vous allez découvrir !
À l’arrivée, mon rendez-vous me laissait une demi-heure devant moi. Nous montâmes en taxi pour nous rendre directement chez Mirotin, le couturier de Joanna. Mirotin, en fait, est une charmante femme d’une quarantaine d’années, d’allure sportive, qui s’appelle Mary Grey et qui m’a toujours été sympathique.
— Vous êtes ma cousine ! dis-je à Megan, en pénétrant dans les salons.
— Pourquoi ?
— Ne discutez pas !
Mary Grey s’élevait avec fermeté contre les intentions d’une Juive dodue qui prétendait lui acheter une robe du soir bleu pastel dans laquelle elle ne pouvait manquer d’être grotesque. Elle abandonna sa cliente pour m’accorder, dans un coin du salon, les deux minutes d’entretien que je lui avais fait demander.
— Je vous amène, lui expliquai-je, une petite cousine à moi. Joanna voulait venir mais elle a été empêchée. Elle s’en rapporte entièrement à vous. Vous voyez de quoi l’enfant a l’air ?
— Mon Dieu, oui ! dit Mary, d’un ton pénétré.
— Bon !… Eh bien ! il faut qu’elle soit parfaite en sortant d’ici. Vous avez carte blanche. Bas, chaussures, sous-vêtements, robe, il lui faut tout ! Le coiffeur de Joanna habite tout près, je crois ?
— Antoine ? Juste au coin. Je lui ferai signe !
— Vous êtes une femme étonnante !
— Non ! Mais, sans parler de la question d’argent qu’on ne peut pas négliger par le temps qui court, surtout quand la moitié de vos belles clientes oublient de vous payer, ça m’amusera !
Elle jeta un coup d’œil connaisseur sur Megan, qui se tenait respectueusement à quelque distance.
— Elle est très jolie, cette petite ! conclut-elle.
— Vous devez avoir des rayons X à la place des yeux, dis-je. Pour ma part, je suis incapable de me prononcer !
— Elles sont toutes comme ça quand elles sortent de pension, dit Mary Grey en riant. Ces petites qui sont en train de devenir des femmes, on dirait que le mot d’ordre est de faire qu’elles ne ressemblent à rien du tout ! Et, quelquefois, il faut toute une saison pour leur donner figure humaine ! Pour celle-ci, soyez tranquille, je m’occupe d’elle moi-même !
— Bravo ! dis-je. Je viendrai la reprendre vers six heures.